EleganteSnaporaz

Littérature, cinéma, philosophie et autres inoubliables faveurs.

Marisa Berenson (Lady Lyndon) dans Barry Lyndon de Stanley Kubrick (1975, USA).
Sibel Kekilli (Sibel) et Birol Ünel (Cahit) dans Head-On de Fatih Akin (2004, Allemagne et Turquie).

Vita Nova

Vladimir Jankélévitch : “l’aventure amoureuse est, comme l’île joyeuse, une parenthèse qui reste sans rapports avec l’ensemble de la vie” (1). La violence de l’événement de la rencontre n’a d’égale paradoxale que la douceur de l’abandon à cette rencontre même. Une aventure amoureuse ne se reconnaît qu’à ces deux traits, la violence et la douceur, et c’est précisément cette union déroutante, déstabilisante, qui lui donne sa valeur, son caractère d’exception et, parfois, sa pérennité (2). Car toute aventure authentique, aussi courte soit-elle, jamais n’est oubliée. Elle est certes mise entre parenthèses par une autre aventure et comprise dans “l’ensemble de la vie” qui, à la faveur de deux corps soudainement rapprochés et bientôt unis, est éclipsé. Mais cette éclipse est totale et, comme telle, les aventures de jadis ne sont pas remplacées par celle qui surgit dans la toute-nécessité d’une évidence incarnée nouvelle et éclatante. Car le propre d’une aventure est d’être insubstituable et, par conséquent, inoubliable. L’aventure ne souffre aucun modèle et nous ne rejouons pas la même scène à chaque aventure inédite : nous construisons de nouveaux décors sur un site qui nous a été divinement offert. C’est pour cette raison que nous ne pouvons reprocher au partenaire de notre balade aventureuse ses aventures passées : notre seule présence les a laissées sur le continent, nous qui vivons désormais sur “l’île joyeuse”.
Il est rare que ce doux abandon à la violence propre à toute surprise incarnée et désirante soit décrite ou filmée. Un film comme Head-On (3) montre avec une subtilité inouïe la violence de la rencontre et son caractère subit, absolument imprévisible. Et le thème de l’aventure est au coeur du film. Mais c’est rétrospectivement que l’on associe violence et douceur. On peut penser aussi à cette insoutenable scène de rencontre dans Barry Lyndon (4) - ”insoutenable” pour Lady Lyndon, qui doit quitter la table de jeux, ne pouvant plus soutenir le regard fascinant de Barry. Suit la célèbre scène du baiser sur la terrasse, mais la douceur est ici rendue de manière si volontairement artificielle en faisant jouer les interprètes comme des automates, que le déguisement de la duplicité tombe.
Il est fort probable que cet entrelacs de violence et de douceur ne soit pas montrable ; il est fort probable, surtout, que ce mixte ne puisse être autrement décrit que par la sexualité et le désir - lesquels réunissent les deux dimensions fondamentales de l’aventure amoureuse. Le souvenir d’une page me revient. C’est un livre d’un contemporain possédant cet art de tourner la plus pure crudité en grâce de l’instant - grâce qui demeurerait ignorée si elle n’était précisément dite dans les mots du corps.

"A la lueur de la bougie, leur embarras est réciproque, puis leur audace comparable, leurs nudités entièrement révélées, leur joie subite, leur faim presque immédiatement renaissante. Dans l’heure qui suit son départ, l’appétit de la jeune femme est de plus en plus grand. Dans les jours qui suivent, quand elle rencontre le graveur, elle ose tous les gestes que son âme se représente quand elle dort. Quand elle ne le voit pas, quand elle est seule, elle pâlit de désir. Elle dit que ses seins lui font mal. Elle dit que sa fleur, désormais toujours ouverte, désormais toujours odorante, est toujours trempée. (…) Un jour, elle lui dit : "J’ai honte de vous le dire mais mon ventre est comme une braise." Il lui dit : "Ne ressentez pas de gêne en me parlant de la sorte. Moi, mon sexe se dresse à chaque fois que je pense à votre regard, même quand je suis dans la rue, même quand je travaille à l’atelier." Peu à peu elle l’appelle à n’importe quelle heure. Sans appréciation de la durée. Ne serait-ce que pour une minute. Son avidité ou son importunité la rendent confuse mais elle ne peut résister à l’envie qu’elle a de sa présence (5)."

Cette page est très émouvante ; on ne peut la lire sans imaginer ces deux amants - ces deux amants dont le désir de se voir est inextinguible - trembler en prononçant ces mots simples, mais qui révèlent l’unique dessein secret et profondément audacieux de l’aventure amoureuse : transformer un événement en une histoire.

(1) Vladimir Jankélévitch, L’Aventure, l’ennui, le sérieux (1963, 1976), I, 3, in Philosophie morale, éd. F. Schwab, Paris Flammarion, 1998, p. 845.
(2) Cela dit, une aventure pérenne ne perd-elle pas son caractère aventureux ?
(3) Fatih Akin, 2004 (Allemagne, Turquie). Géniaux Birol Ünel (Cahit Tomruk) et Sibel Kekilli (Sibel).
(4) Stanley Kubrick, 1975 (USA). Cette séquence de la rencontre apparaît exactement au  milieu du film. Le film narrant l’ascension et la chute de Barry Lyndon, celui-ci se situe au sommet de son histoire. Mais rien n’est plus fragile qu’une pointe.
(5) Pascal Quignard, Terrasse à Rome, Paris, Gallimard, 2000, p. 18-19. 

"Je vais me remettre à l’étude jusqu’à ce qu’il vienne."
Uma Thurman (Cécile Volanges) dans Les Liaisons dangereuses de Stephen Frears (1988, USA/Grande-Bretagne).

“Il n’a jamais l’air de faire un compliment,
et pourtant tout ce qu’il dit flatte.”

—   Laclos, Les Liaisons dangereuses, Lettre VII (Cécile Volanges à Sophie Carnay), éd. C. Seth, Paris, Gallimard, “Bibliothèque de la Pléiade”, 2011, p. 29.
Frederick Sommer, Lee Nevin, 1960 ; Museum of Modern Art (New York).

“Mes pensées, ce sont mes catins.”

—   Denis Diderot, Le Neveu de Rameau.

Libertinage de l’esprit

Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais Royal. C’est moi qu’on voit, toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson. Je m’entretiens avec moi-même de politique, d’amour, de goût ou de philosophie. J’abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit dans l’allée de Foy nos jeunes dissolus marcher sur les pas d’une courtisane à l’air éventé, au visage riant, à l’œil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s’attachant à aucune. Mes pensées, ce sont mes catins.

Denis Diderot, Le Neveu de Rameau, éd. J. Fabre, Genève, Droz, 1950, p. 3.

Vue perspective du Palais Royal du côté du Jardin, c. 1760 ; 27 x 46 cm ; estampe ; Bibliothèque nationale de France.
Louis-Michel van Loo, Portrait de Denis Diderot, 1767 ; 81 x 65 cm ; huile sur toile ; Musée du Louvre.

Mes enfants, je vous préviens que ce n’est pas moi.

Monsieur Diderot. Moi. J’aime Michel (van Loo) ; mais j’aime encore mieux la vérité. Assez ressemblant. (…) Très vivant. C’est sa douceur, avec sa vivacité. Mais trop jeune, tête trop petite. Joli comme une femme, lorgnant, souriant, mignard, faisant le petit bec, la bouche en cœur. (…) Et puis un luxe de vêtement à ruiner le pauvre littérateur, si le receveur de la capitation vient à l’imposer sur sa robe de chambre. (…) On le voit de face. Il a la tête nue. Son toupet gris, avec sa mignardise lui donne l’air d’une vieille coquette qui fait encore l’aimable. La position, d’un secrétaire d’État et non d’un philosophe. La fausseté du premier moment a influé sur tout le reste. C’est cette folle de Madame Vanloo qui venait jaser avec lui, tandis qu’on le peignait, qui lui a donné cet air-là, et qui a tout gâté. Si elle s’était mise à son clavecin, et qu’elle eût préludé ou chanté, (…) le philosophe sensible eût pris un tout autre caractère, et le portrait s’en serait ressenti. Ou mieux encore, il fallait le laisser seul, et l’abandonner à sa rêverie. Alors sa bouche se serait entrouverte, ses regards distraits se seraient portés au loin, le travail de sa tête fortement occupée se serait peint sur son visage, et Michel eût fait une belle chose. Mon joli philosophe, vous me serez à jamais un témoignage précieux de l’amitié d’un artiste, excellent artiste, plus excellent homme. Mais que diront mes petits-enfants, lorsqu’ils viendront à comparer mes tristes ouvrages avec ce riant, mignon, efféminé, vieux coquet-là ? Mes enfants, je vous préviens que ce n’est pas moi. J’avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j’étais affecté. J’étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste. Mais je ne fus jamais tel que vous me voyez là. J’avais un grand front, des yeux très vifs, d’assez grands traits, la tête tout à fait du caractère d’un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise, à la rusticité des anciens temps.

Denis Diderot, Salon de 1767, in Salon III. Ruines et paysages, éd. M. Bukdahl et al., Paris, Hermann, 1995, p. 81-82.

Dessin de Lefred-Thouron paru dans Le Canard enchaîné du 17 juillet 2013.
Frederick Sommer, Livia, 1948 ; Frederick & Frances Sommer Foundation.

L’image

Aucune image ne se substitue au vécu, mais c’est une tendance romantique - et peut-être innée - de croire que l’image est plus précieuse que le vécu même. Personne n’échappe à ce romantisme-là dès lors qu’il est pris, surpris, par le vertige des regrets ou qu’il est simplement atteint par la conscience de vieillir. Nous nous attachons aux images, nous les chérissons, car elles nous signifient la plénitude seulement approchée, frôlée, de ce qui fut, à ce moment-. Oui : plénitude seulement approchée, et dont l’image révèle la fugitivité. Mais l’image - lèvres gercées, piano abandonné, porte entrouverte et corps dévêtu - vient aussi réparer l’impossible plénitude du vécu. Réparation mélancolique, mais nécessaire : elle nous prépare habilement à notre dernier souffle, lequel ne signifiera jamais la fin de notre vie. Celle-ci se poursuit avec les nôtres vivants, eux-mêmes enceints d’images perpétuant un sourire ou une grimace, peu importe, mais une expression rebelle à toute fin. L’image est la vie qui s’outrepasse.

P. S. En ce sens, si toutefois on y accorde du sens, une image n’est jamais “banale”, sauf à être délibérément “commerciale” ; mais alors elle sert une cause qui n’a rien à voir avec le vécu, puisqu’un un consommateur est appelé précisément à être comblé, rempli (de Big Mac, de puissance automobile, de rêve méditerranéen). Une image fait toujours signe vers l’inachevable, vers ce qui nous a manqué à ce moment-. Un photographe, comme le commun des mortels se souvenant de la première écorce caressée, ne remplit jamais la cadre, il ne le sature pas ; il crée ce vide indispensable à toute sensation de plénitude.

Nicole Kidman (Virginia Woolf) dans The Hours (2002) de Stephan Daldry, adaptation du roman éponyme de Michael Cunningham (1998).
"C’est dans le médium de sa cigarette (…) que Virginia cherche d’abord son inspiration (l’enthousiasme fait fumée), avant de passer proprement à l’acte scriptural. (…) C’est le visage attentif et ému, les yeux tendrement brillants, presque embués de larmes, puis se perdant soudain dans le vide, la cigarette en l’air et la plume suspendue dans l’autre - prête à s’offrir et à s’abandonner, telle une vierge qui s’apprêterait à faire le grand saut - qu’après avoir trempé sa plume dans l’encrier Virginia murmure la première phrase de son roman.”Laure Becdelièvre, Au creux des heures. De Mrs Dalloway à The Hours, Chatou, La Transparence, “Cf.”, 2012, p. 188.